La progression grammaticale

La définition d’une progression grammaticale est à la fois une question difficile pour la didactique du français du fait de la multiplicité des paramètres à combiner et un problème passionnant dans la mesure où le débat méthodologique renvoie constamment à des enjeux théoriques importants pour les sciences du langage comme pour les conceptions de l’enseignement. (Chiss, David, 2011 : 173)

(Chiss, J.-L., & David, J. (2011). Progression grammaticale et stratégies d’enseignement. Le Français Aujourd’hui, HS01(5), 167–173.)

Et on voudrait qu’ils sachent accorder ?

Récemment invité à échanger sur la question de la grammaire à l’école avec une collègue française et ses étudiants, il a fallu que j’adapte mon discours à la situation qui les concerne, celle de la France. Pour redonner un peu d’attrait à ce site, sinon juste un peu de vie, voici un échantillon succinct de mes observations. Il concerne la question de l’accord, telle qu’elle est envisagée dans les documents officiels pour le CE1 (je ne m’attarderai pas davantage sur la cohérence de ces documents ici). En d’autres termes, telle que les enseignants sont censés la recevoir – ou l’avoir reçue –, l’organiser, la didactiser, la restituer et l’évaluer.
Les documents considérés sont :

Le Socle commun

Le socle commun dit peu de la question de l’accord.
Il évoque la notion pléonastique de maitrise correcte de l’orthographe au terme de l’enseignement primaire, en dépit de laquelle son perfectionnement doit se poursuivre.
  1. La maitrise correcte de l’orthographe serait, littéralement, la connaissance approfondie de l’écriture correcte correcte ? Outre la double redondance (maîtrise – ortho ; correct – ortho), comment est-ce perfectible ?
  2. Si “correct” renvoie à l’idée de suffisance momentanée, pourquoi son perfectionnement est-il introduit par une concession (cependant) ? Cela donne plus l’idée qu’il faut taper toujours plus fort sur le clou plutôt que celle d’une véritable continuité.
Doit y contribuer la dictée. Ahum… En quoi la dictée est-elle un exercice d’apprentissage ? À quoi bon être capable d’écrire correctement l’écrit d’un autre une fois passé par la bouche du professeur ? Si l’intérêt est dans la préparation, il s’agit là d’analyse de texte, non de dictée. En revanche, pour évaluer, c’est aussi efficace qu’inutile à l’apprentissage, donc très. Efficace mais peu formateur. Bref, là n’est pas le propos.
Finalement, sur la question de l’accord, le socle ne dit rien de plus que Les élèves devront connaître les règles d’accord.

Le Programme

Il commence à en être distinctement question dans le programme.
Le programme de CE1 détaille ce que signifie la connaissance des règles d’accord pour ce niveau. Il s’agit de respecter l’accord entre le sujet et le verbe, ainsi que les accords en genre et en nombre dans le groupe nominal. Cette précision est inscrite dans le chapitre Orthographe, non Grammaire, assimilant l’accord à une question d’usage non à la compréhension d’un mécanisme porteur de sens.
À une première lecture, tout parait clair mais à creuser un peu on dégage les aprioris implicites d’une telle présentation.
  • Le sujet et le verbe ne font pas partie d’un groupe >< On ne sait pas ce qui fait partie du groupe nominal.
  • On ne sait pas comment le sujet et le verbe s’accordent entre eux >< On sait que dans le groupe nominal, l’accord se fait en genre et en nombre (quid de la relative ?).
  • L’accord se fait entre une fonction (sujet) et une classe (verbe).

La Progression

Ce que l’on peut trouver dans la progression n’est pas pour rassurer.
Partie supérieure :
  • Alors que l’accord semblait dans le programme s’opérer entre une fonction et une classe, on observe ici qu’il peut avoir lieu entre deux classes (déterminant, adjectif, nom).
  • Que signifie déterminer et qualifier ? S’agit-il de fonctions ? Que dire de la fonction épithète ?
Partie inférieure :
  • Pourquoi préciser dans quel contexte ces savoirs doivent être mobilisables ? Pourquoi ceux-là seuls ? N’est-ce pas utile dans le cadre de la relecture ou de la compréhension de texte ?
  • Pourquoi limiter le cadre d’étude du phénomène d’accord aux phrases dont l’ordre Sujet-verbe est respecté ? Y a-t-il absence de respect si la phrase n’est pas ordonnée de la sorte ?
  • Tel que formulé (marquer l’accord de l’adjectif qualificatif avec le nom qu’il qualifie), l’accord est un phénomène à sens unique et ne concerne que l’adjectif dans le couple adjectif-nom. L’accord ne doit-il pas être l’affaire d’au moins deux éléments ?

Le Livret Personnel de Compétences

Le livret ne fait que répercuter ce qui a été écrit ailleurs, sans l’éclaircir. L’accord n’est toujours qu’une question d’orthographe.

Les Grilles de références pour l’évaluation et la validation des compétences

Notons d’emblée que les renseignements les plus complets sont à trouver dans un outil servant à guider l’évaluation…
L’accord apparait dans quatre cases de ces grilles. Les deux premières concernent la compétence Ecrire, la troisième – pour la première fois – Etude de la langue : Grammaire, la dernière Etude de la langue : Orthographe.
  • L’accord intègre, pour la première fois, clairement le domaine de la compétence (Lire).
  • Il est question d’accords élémentaires dans le groupe nominal. Qu’est-ce qu’un accord élémentaire ?
  • De plus, à ce niveau et dans le cadre d’un exercice de production autonome, il n’est pas stipulé que l’accord ne doit être considéré que dans le cadre de la phrase du type Sujet – Verbe. Peut-il, donc, y avoir évaluation sur ce qui n’a pas été vu au cours ?
  • Le nivèlement peut surprendre : une compétence de repérage (Repérer le verbe d’une phrase et son sujet) se voit commentée par une capacité à accorder.
  • Aussi, l’ordre sujet-verbe redevient exclusif.
  • Qu’est-ce qu’un groupe nominal simple ?
  • Qu’est-ce qu’une chaine d’accords ?
  • En quoi l’ordre S-V est-il régulier ? L’autre ne l’est-il pas ?
En guise de conclusion, il ressort un grand malaise. L’impression que l’on demande aux élèves d’acquérir ce que des experts ne sont pas même capables de rédiger de manière cohérente. Et je ne me suis attardé ici que sur la question de l’accord et uniquement pour un niveau de CE1. Professeur, je serais dérouté et en totale perte de confiance envers la crédibilité des instances d’inspection.
En matière d’enseignement, n’est-il pas urgent et primordial de fournir des documents lisibles et scientifiquement fondés ?