La génération Y, par d’autres…

Sans lien (direct) avec la grammaire, un petit mot pour faire suite au colloque du Pôle universitaire Bruxelles-Wallonie : “Génération Y – Réseaux (anti)sociaux et enseignement : entre fascination et rejet” du 26 février ; décantation nécessaire…  Je n’écris pas en connaisseur mais transmets des ressentis.

Par où commencer sinon par un tweet qui annonce un peu la couleur de l’évènement

Ce 26/02, journée d’étude sur la génération Y et l’enseignement. Ça commence bien, pas d’event Facebook, pas de hashtag… #BXLgenerationY
— Lionel Meinertzhagen (@Marginal) February 25, 2013

En effet, sans vouloir à mon tour faire l’amalgame sur lequel je reviendrai plus tard, je trouve regrettable qu’il n’y ait pas de tentative d’emprunter les pratiques de ceux dont il sera question. À vrai dire, l’intitulé, positivement polémique, annonce déjà la couleur :

  • (anti) comme marque préalable de prudence, voire comme préjugé vu l’incompréhension dont témoigne de nombreux participants.
  • fascination pour cette génération sous-cloche qui ferait bien d’y rester.
  • rejet, en définitive, qui n’est pas l’autre extrême de la fascination, comme il pourrait en être donné l’impression mais, éventuellement aussi, la conséquence de celle-ci, le maintien d’une mise à distance.
Les intervenants de la matinée (Luc Wilkin, Monique Dagnaud, Virginie Fossoul, Franck Dumortier et Isidore Pelc) n’ont pas manqué de susciter les réactions du petit groupe de “génération Y” que nous formions, comme perdus dans un coin de salle : @NicolasRoland, @celinevde, @aurelieferon, @Crokignolle, @aureliebaudier, @edipretoro, @KatiaDuchateau@ProfTice, etc. Voyez, par exemple, le storify et le pad partagé. Réactions auxquelles plusieurs extérieurs à l’évènement ont participé.
Cette génération Y a été réduite à l’ensemble des individus nés il y a 15-30 ans, qui utilisent inconsciemment Facebook, confondent le réel et le virtuel, ne lisent ni n’écrivent plus, c’est la génération du “lol” et du “lulz”. Bref, autant d’inepties et de stéréotypes qui inspirent @celinevde et font, de surcroit, l’impasse sur la question de l’enseignement/apprentissage.

Seul Bruno Poellhuber (@poellhub) a fait dans la nuance et est resté dans le sujet annoncé. Il a construit une intéressante typologie des fonctions qu’on retrouve dans des applications informatiques et qui sont utiles dans la formation au collégial : créer, collaborer, diffuser et traiter.
Dans les ateliers, où nous étions dispersés, ce fut du seul contre tous. L’un des intervenants (travaillant sur un projet de coaching à l’ULB) ne s’estimant pas de cette génération dont on parle malgré son âge et l’assemblée s’interrogeant sur la meilleure réaction à adopter si un (ancien) élève vous demandait d’être son ami sur Facebook. C’est dire comme ça volait haut… Mais ce fut l’occasion de donner son avis (et de se mettre tout le monde à dos) :
  • Sur la génération : Il ne s’agit pas d’un automatisme d’appartenance mais d’un regroupement d’individus ayant connu – et grandi avec – la transition (rupture ? continuité ?) et ayant en partage un certain nombre de pratiques qu’il aurait été intéressant de cerner dans l’optique de l’enseignement-apprentissage plutôt que de s’adonner à des amalgames stériles et stigmatisant. Il ne s’agit pas des individus qui ont connu la naissance, à leur adolescence, d’un certain nombre d’outils, lesquels sont à la disposition de tous…
  • Sur l’école : S’il y a décrochage et désintérêt pour l’école, c’est que les élèves n’y trouvent plus rien qu’ils ne puissent rencontrer ailleurs, certainement pas en termes de savoirs, souvent obsolètes et trop peu discutés. L’élève en décrochage n’est pas l’ignorant en termes de savoirs scolaires qu’il pouvait être il y a vingt ans, c’est un élève qui a l’impression que l’on gaspille son temps, un élève trop peu docile peut-être. Les réelles interrogations portent sur le rôle de l’enseignant, d’une part, et la relation de l’élève au savoir, d’autre part. Que l’élève doit-il savoir d’autre que comment accéder à l’information ? Pourquoi ne veut-il rien savoir d’autre que “comment faire” pour y accéder ? C’est une question réelle à laquelle l’approche par compétences a tenté de répondre mais sans encore résoudre le problème.
  • Sur les outils : ils sont nombreux ceux qui croient qu’il suffit de transposer leur cours sur support informatique (+ forum, facebook, etc.) pour qu’ils redeviennent captivants. Deux problèmes se posent dans ce qui a été discuté. Premièrement, la création d’universités virtuelles, de e-campus et autres du genre, ne rencontrent aucun succès, constat qui en pousse certains à jeter la faute à “cette génération perdue”. C’est oublier que ces interfaces ne sont celles choisies par ceux à qui elles s’adressent, qui les voient dès lors plus comme un obstacle que comme un pont. Deuxièmement, il ne suffit pas d’utiliser le même canal que les étudiants si c’est pour continuer à transmettre du contenu.
Instead of worrying about how to distribute scarce educational resources, the challenge we need to start grappling with in the era of socialstructed learning is how to attract people to dip into the rapidly growing flow of learning resources and how to do this equitably, in order to create more opportunities for a better life for more people. (Co.Exist, Marina Gorbis, The Future Of Education Eliminates The Classroom, Because The World Is Your Class)

Bref, même si j’en cautionne entièrement l’organisation, soit nous n’avons pas perçu la finalité de la rencontre, soit il nous a semblé qu’il y manquait de contradiction et de phase avec les “pratiques” observées – qui ont été moins décrites en termes de réelles pratiques qu’en termes d’usages particuliers d’un groupe sociologique à tendance pathologique.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud est aussi celle qui avance la confusion réel-virtuel chez les individus de la génération Y, préalablement homogénéisés. En réponse, je me permets de reprendre un passage du documentaire TPB AFK, concernant le procès de The Pirate Bay, visionné quelque jours au auparavant et illustrant bien l’incompréhension vis-à-vis de cette génération.

Au début du procès, le porte-parole du groupe, Peter Sunde, reprend le procureur, qui vient de lui demander quand il a rencontré pour la première fois un autre membre de The Pirate Bay “IRL” (In real life, dans la vraie vie). “Nous n’utilisons pas l’expression ‘IRL’, répond-il. Nous préférons ‘AFK’ (Away from keyboard, loin du clavier). Nous pensons que l’Internet est réel“, explique-t-il en souriant. (16/02/2013, LeMonde.fr)

S’il peut être perçu comme une illustration de la confusion, le passage est plutôt pour moi un rappel évident que les outils (comme ceux disponibles via internet) font partie intégrante de la vie. Ils ne sont, ni ne forment, un autre monde ; ils permettent, au contraire, de réaliser davantage.

Pour, à mon tour, ne pas trop perdre le fil de ce blog, il faut qu’il soit question de grammaire. Bien entendu, lors de la journée, ce ne fut pas le cas mais ce n’est pas pour autant que le cours de français est exempt de cette réflexion sur l’école en mutation et l’évolution des attentes. La question se pose d’autant plus que les élèves estiment très tôt avoir une connaissances suffisante de la langue : même si ce ne sont pas des livres (encore que), ils lisent (comprennent) et écrivent (se font comprendre) sans arrêt, avec une multitude d’interlocuteurs, sur divers supports. Ils manipulent le français comme jamais, créent des grammaires. L’enseignement doit désormais moins porter sur des notions que sur la sensibilisation aux différents registres et langues d’usage selon les circonstances. Il faut valoriser leur ingéniosité, non la disqualifier. Enfin, il faut montrer comme la grammaire aide à la construction et déconstruction du sens de phrases ou textes complexes, auxquels, de leur initiative, ils ne sont souvent pas confrontés. Autant de perches et de réflexions sur lesquelles nous reviendrons assurément.

Enfin, pour conclure ce billet, sous conseil de Geoffrey Dorne, je m’en vais regarder ce qu’un jeune lycéen de 13 ans a à nous apprendre sur le hackschooling