Difficultés grammaticales ou lexicales ?

SchémaCommunication

Si, dans le schéma de la communication – prenons la version de Kerbrat-Orecchioni –, on ne considère, pour l’apprentissage du fait grammatical, que les compétences linguistique et para-linguistique, les difficultés peuvent être de deux types :

  1. lexicales : orthographe d’usage, complémentation du verbe (avec quel connecteur se construisent ses compléments, lesquels sont admis,…), exceptions aux “règles” de formation du féminin ou du pluriel (un chacal, des chacals), etc.
  2. grammaticales : orthographe d’accord, choix du pronom correct, etc.

Tandis que les premières relèvent de la connaissance, donc de la mémorisation, les secondes sont le fruit de la description et requièrent de la compréhension pour être évitées. Or, dans les classes – le discours grammatical multipliant les règles, cas particuliers et exceptions –, les élèves disent peiner à se souvenir du cas en présence duquel ils se trouvent et de ce qui, formellement, est impliqué par lui. La responsabilité de la non-mobilisation adéquate de connaissance ne peut leur incomber puisque c’est le discours qui tend à ce que s’amalgament les réponses aux deux types de difficultés : outre les incohérences, il y a presqu’autant de règles d’accord du verbe que d’occurrence de redoublement du -n, du -t ou du -l, par exemple. La (sur)charge cognitive nécessaire à la mémorisation est telle qu’elle empêche la mobilisation et l’articulation des connaissances requises à l’application correcte. Du coup, le cours de grammaire apparait comme des plus rébarbatifs et inadaptés… Il apparait comme impropre à rencontrer la mission qu’il se donne.

Le francophone a conscience du problème et y répond soit par le rejet, soit par l’ironie, comme le montrent les différents clips vidéos. En même temps, il reste très conservateur et normatif quant au discours sur la langue.

Sauvetage de l’accord du participe passé ?

Parcourant les Nouveaux exercices français de Grevisse (1977, Bruxelles : Duculot) – qui ne sont pas ma lecture de chevet ! –, j’ai lu la phrase :

Accord du PP avec être

Ils se sont soumis : cela leur a valu d’être sauvés.

L’exercice ne portait pas sur l’accord du participe passé mais c’est ce point qui a retenu mon attention. Moi qui pensais que Grévisse éluderait les exemples fâcheux, je les retrouve çà et là. Dan Van Raemdonck mentionne souvent un exemple de ce type en formation pour illustrer le ridicule des règles traditionnelles. Mais le voici dans la bouche, ou presque, de l’auteur du Bon Usage !

L’objet de cet article est donc l’accord du participe passé sauvés. Appliquons la règle traditionnelle :

  1. Sommes-nous dans un cas d’accord de participe passé ? Oui.
  2. Avec quel auxiliaire le participe passé est-il conjugué ? être.
  3. Quel est le sujet ? cela (neutre, singulier).
  4. Accord du participe passé ? sauvé

Ha ben non…

Vous me répondrez que nous sommes dans une proposition infinitive – gné ? – et que le sujet n’est donc pas cela. Il se fait que s’il fallait trouver un sujet dans une prétendue proposition infinitive, il ne pourrait être que leur, qui n’a pas du tout l’allure d’un sujet, et n’en est d’ailleurs pas un. Problème.

Non, pas vraiment. Il suffit de substituer à ces horribles trop nombreuses incompréhensibles règles, celle, élémentaire de :

De qui ou de quoi je parle quand je dis “sauvés” ?

La réponse est simple, de ils/leurs. Donc accord au masculin pluriel : sauvés.

 

Et on voudrait qu’ils sachent accorder ?

Récemment invité à échanger sur la question de la grammaire à l’école avec une collègue française et ses étudiants, il a fallu que j’adapte mon discours à la situation qui les concerne, celle de la France. Pour redonner un peu d’attrait à ce site, sinon juste un peu de vie, voici un échantillon succinct de mes observations. Il concerne la question de l’accord, telle qu’elle est envisagée dans les documents officiels pour le CE1 (je ne m’attarderai pas davantage sur la cohérence de ces documents ici). En d’autres termes, telle que les enseignants sont censés la recevoir – ou l’avoir reçue –, l’organiser, la didactiser, la restituer et l’évaluer.
Les documents considérés sont :

Le Socle commun

Le socle commun dit peu de la question de l’accord.
Il évoque la notion pléonastique de maitrise correcte de l’orthographe au terme de l’enseignement primaire, en dépit de laquelle son perfectionnement doit se poursuivre.
  1. La maitrise correcte de l’orthographe serait, littéralement, la connaissance approfondie de l’écriture correcte correcte ? Outre la double redondance (maîtrise – ortho ; correct – ortho), comment est-ce perfectible ?
  2. Si “correct” renvoie à l’idée de suffisance momentanée, pourquoi son perfectionnement est-il introduit par une concession (cependant) ? Cela donne plus l’idée qu’il faut taper toujours plus fort sur le clou plutôt que celle d’une véritable continuité.
Doit y contribuer la dictée. Ahum… En quoi la dictée est-elle un exercice d’apprentissage ? À quoi bon être capable d’écrire correctement l’écrit d’un autre une fois passé par la bouche du professeur ? Si l’intérêt est dans la préparation, il s’agit là d’analyse de texte, non de dictée. En revanche, pour évaluer, c’est aussi efficace qu’inutile à l’apprentissage, donc très. Efficace mais peu formateur. Bref, là n’est pas le propos.
Finalement, sur la question de l’accord, le socle ne dit rien de plus que Les élèves devront connaître les règles d’accord.

Le Programme

Il commence à en être distinctement question dans le programme.
Le programme de CE1 détaille ce que signifie la connaissance des règles d’accord pour ce niveau. Il s’agit de respecter l’accord entre le sujet et le verbe, ainsi que les accords en genre et en nombre dans le groupe nominal. Cette précision est inscrite dans le chapitre Orthographe, non Grammaire, assimilant l’accord à une question d’usage non à la compréhension d’un mécanisme porteur de sens.
À une première lecture, tout parait clair mais à creuser un peu on dégage les aprioris implicites d’une telle présentation.
  • Le sujet et le verbe ne font pas partie d’un groupe >< On ne sait pas ce qui fait partie du groupe nominal.
  • On ne sait pas comment le sujet et le verbe s’accordent entre eux >< On sait que dans le groupe nominal, l’accord se fait en genre et en nombre (quid de la relative ?).
  • L’accord se fait entre une fonction (sujet) et une classe (verbe).

La Progression

Ce que l’on peut trouver dans la progression n’est pas pour rassurer.
Partie supérieure :
  • Alors que l’accord semblait dans le programme s’opérer entre une fonction et une classe, on observe ici qu’il peut avoir lieu entre deux classes (déterminant, adjectif, nom).
  • Que signifie déterminer et qualifier ? S’agit-il de fonctions ? Que dire de la fonction épithète ?
Partie inférieure :
  • Pourquoi préciser dans quel contexte ces savoirs doivent être mobilisables ? Pourquoi ceux-là seuls ? N’est-ce pas utile dans le cadre de la relecture ou de la compréhension de texte ?
  • Pourquoi limiter le cadre d’étude du phénomène d’accord aux phrases dont l’ordre Sujet-verbe est respecté ? Y a-t-il absence de respect si la phrase n’est pas ordonnée de la sorte ?
  • Tel que formulé (marquer l’accord de l’adjectif qualificatif avec le nom qu’il qualifie), l’accord est un phénomène à sens unique et ne concerne que l’adjectif dans le couple adjectif-nom. L’accord ne doit-il pas être l’affaire d’au moins deux éléments ?

Le Livret Personnel de Compétences

Le livret ne fait que répercuter ce qui a été écrit ailleurs, sans l’éclaircir. L’accord n’est toujours qu’une question d’orthographe.

Les Grilles de références pour l’évaluation et la validation des compétences

Notons d’emblée que les renseignements les plus complets sont à trouver dans un outil servant à guider l’évaluation…
L’accord apparait dans quatre cases de ces grilles. Les deux premières concernent la compétence Ecrire, la troisième – pour la première fois – Etude de la langue : Grammaire, la dernière Etude de la langue : Orthographe.
  • L’accord intègre, pour la première fois, clairement le domaine de la compétence (Lire).
  • Il est question d’accords élémentaires dans le groupe nominal. Qu’est-ce qu’un accord élémentaire ?
  • De plus, à ce niveau et dans le cadre d’un exercice de production autonome, il n’est pas stipulé que l’accord ne doit être considéré que dans le cadre de la phrase du type Sujet – Verbe. Peut-il, donc, y avoir évaluation sur ce qui n’a pas été vu au cours ?
  • Le nivèlement peut surprendre : une compétence de repérage (Repérer le verbe d’une phrase et son sujet) se voit commentée par une capacité à accorder.
  • Aussi, l’ordre sujet-verbe redevient exclusif.
  • Qu’est-ce qu’un groupe nominal simple ?
  • Qu’est-ce qu’une chaine d’accords ?
  • En quoi l’ordre S-V est-il régulier ? L’autre ne l’est-il pas ?
En guise de conclusion, il ressort un grand malaise. L’impression que l’on demande aux élèves d’acquérir ce que des experts ne sont pas même capables de rédiger de manière cohérente. Et je ne me suis attardé ici que sur la question de l’accord et uniquement pour un niveau de CE1. Professeur, je serais dérouté et en totale perte de confiance envers la crédibilité des instances d’inspection.
En matière d’enseignement, n’est-il pas urgent et primordial de fournir des documents lisibles et scientifiquement fondés ?

Vous reprendrez bien un peu d’accord ?

Comme annoncé précédemment sur Twitter mais avec un peu de retard, voici quelques mots sur la notion d’accord et la manière dont il est envisagé dans les documents officiels. Dans les programmes belges, mais l’exercice est possible ailleurs également — c’est même en cours —, il est question à une trentaine de reprises de l’accord que l’on peut, grosso modo, réduire à la liste suivante


Adjectif
L’accord de l’adjectif épithète
L’accord de l’adjectif : règles générales
L’accord de l’adjectif, cas particuliers, notamment : l’adjectif de couleur
L’accord de l’adjectif, cas particuliers, notamment : l’adjectif se rapportant à plusieurs noms
Attribut du sujet
Associer l’attribut et le sujet
L’accord de l’attribut du sujet
Autre
Quelques accords particuliers, par exemple tout, même et quelque
Complément du nom
Accord du complément du nom
Déterminant
Accord des déterminants numéraux
Accord des déterminants articles, possessifs, démonstratifs
Accord des déterminants indéfinis, interrogatifs, exclamatifs, relatifs
Notion
Etablir des relations entre les mots : marques de genre et de nombre
Savoir favoriser sa compréhension en s’appuyant sur le rôle joué par les indices grammaticaux d’accord (marques du genre et du nombre, marques du féminin et du pluriel ainsi que les marques de la personne et du temps des verbes).
Participe passé
Accord du participe passé seul
Accord du participe passé employé avec l’auxiliaire être
Accord du participe passé employé avec l’auxiliaire avoir
L’accord du participe passé : avec l’auxiliaire avoir dans les règles générales (et les cas les plus fréquents de la conjugaison pronominale marquant l’accord avec le sujet)
L’accord du participe passé, cas particuliers, notamment : le participe passé d’un verbe pronominal
L’accord du participe passé, cas particuliers, notamment : le participe passé suivi d’un infinitif
L’accord du participe passé, cas particuliers, notamment : le participe passé précédé du pronom en
Verbe
Associer le verbe et le sujet
Accord sujet-verbe
L’accord du verbe : un seul sujet (mots et groupe de mots, inversion, pronom relatif qui)
L’accord du verbe : plusieurs sujets de même personne, de personnes différentes, résumés par un mot
L’accord du verbe, cas particuliers, notamment : le sujet est un nom collectif
L’accord du verbe, cas particuliers, notamment : le sujet est un adverbe de quantité
L’accord du verbe, cas particuliers, notamment : c’est devant un pluriel de la troisième personne

Difficile, finalement, de faire bien synthétique. Je n’attirerai pas ici l’attention sur les incohérences de niveau qui font, par exemple, passer L’accord de l’adjectif épithète en troisième et quatrième année du primaire et L’accord de l’adjectif : règles générales de la première à la troisième année du secondaire. Cette “logique” qui préfère donc, par exemple, évoquer la règle générale en fin d’apprentissage, telle une récompense, règle générale qui vaudra, de surcroit, que pour l’accord de l’adjectif, voire seulement de l’adjectif épithète.

Une considération d’ensemble laisse transparaitre que l’accord concernerait sept grandes catégories : l’adjectif, l’attribut du sujet, le complément du nom, le déterminant, le participe passé, le verbe et quelques autres ; et, à y regarder d’un peu plus près, aussi bien des classes de mots que des fonctions (attribut du sujet, épithète, complément du nom). Il y a toutes les combinaisons…

Classe Fonction
Classe 1 2
Fonction 2 3
  1. un accord entre deux classes de mots : l’adjectif et le nom, par exemple ;
  2. un accord entre une classe et une fonction : le verbe et le sujet, par exemple ;
  3. un accord entre deux fonctions : l’attribut du sujet et le sujet, par exemple.
Nous voilà bien avancés. Nous ne savons donc ni ce qu’est l’accord, si ce n’est qu’il ressemble à une association entre deux mots dont seul l’un est concerné par lui, ni s’il concerne la classe ou la fonction. En revanche, nous savons qu’il en existe de nombreux cas et que cette matière occupe un nombre considérable d’heures de cours.

La grammaire traditionnelle a donc besoin, pour accorder de connaitre :

  • classes : nom, pronom, déterminant, adjectif, verbe, adverbe.
  • fonctions : sujet, complément du nom, épithète, attribut, complément (direct) du verbe
…sans compter toutes les sous-classes (8 pour le déterminant) ou sous-cas (6 pour le participe passé, 9 pour le verbe).

Nous reviendrons plus tard, ou en fonction de vos demandes sur des expériences de classe ou l’analyse de points précis, mais voilà le décor.

Je dirai simplement que l’accord tel qu’envisagé aujourd’hui, c’est à dire sans logique et dans le morcèlement, est un véritable sac de noeuds duquel l’élève ne peut rien retirer, ou à quel prix cognitif. Ce que la grammaire traditionnelle oublie, c’est de décrire le mécanisme d’accord et de fournir une règle générale, voire de s’en satisfaire jusque dans les grandes classes. À subdiviser, elle produit des exceptions à ses propres “cas particuliers”. Voici une règle générale qui permet de traiter la grande majorité des cas fréquemment rencontrés et ne s’empêtre pas dans l’examen des fonctions – de fait, l’accord est d’abord sémantique et, en raison d’une cohésion de sens, se marque ensuite graphiquement.

L’accord est le mécanisme flexionnel par lequel est établi un rapport entre deux termes, dont l’un (l’apport) apporte du sens au second (le support), lequel en retour transmet les traits et marques morphologiques liés aux catégories grammaticales pertinentes qu’ils ont en partage. 

(VAN RAEMDONCK D., avec DETAILLE M. et la collaboration de MEINERTZHAGEN L. (2011), Le sens grammatical. Référentiel à l’usage des enseignants, Bruxelles : PIE Peter Lang.)

Alors, que l’on explique les choses comme elles fonctionnent, que l’on ramène de la cohérence dans la description de la langue et que l’on arrête de gaspiller un temps bête à travailler des irrégularités à aucune règle bien formulée.