L’inarbitraire du signe

C’est de l’histoire ancienne mais je pense qu’il est bon de revenir dessus, deux minutes. Il s’agit du passage de Didier Decoin, écrivain français déjà primé par le Goncourt, à l’émission Bonjour quand même, sur la RTBF, le 22/05/2012. Je n’ai sélectionné qu’un court extrait de son intervention, qui me parait symptomatique d’une méconnaissance mal assumée de la langue française.


En effet, il rapproche la forme de la lettre de la réalité qu’elle représente, comme si le français était né d’une savante alchimie, d’une magie divine.

Sans connaitre Saussure, les élèves de primaire qui apprennent la lecture avec la méthode des alphas ne font plus l’amalgame dès la troisième primaire (CE2, 8 ans).

Alors, c’est vrai, il n’y a pas mort d’homme, juste fausse poésie et illusion d’érudition. Parce que, après tout, pourquoi le “s” formé par le long cou de l’animal ne se retrouve pas dans “cygne”. Vous me direz qu’on y voit bien un corps et deux pates palmées… oui…
P.S. : Je ne connais rien de l’oeuvre de Didier Decoin, je n’ai absolument rien contre-lui et ceci n’est pas un article à charge.

Qui a encore envie d’être prof ?

Le 21 mars dernier, France Inter a consacré une journée à l’éducation et l’émission Service Public (Guillaume Erner) du jour s’intitulait, pour l’occasion, Qui a encore envie d’être prof ? Les invités étaient les suivants : Noam Soulat, Cécile, Philippe Meirieu et Sabine Duran, professeurs de l’élémentaire au supérieur.

Si je reviens sur cette émission, c’est qu’elle pointe, avec justesse et expertise de terrain, les problèmes de considération du métier d’enseignant, certes, mais aussi de l’enseignement de manière générale. En voici quelques extraits (moins de 6 minutes) si vous n’avez pas l’occasion d’écouter une heure d’émission. La volonté est davantage, ici, celle du compte-rendu que de la polémique…

Le premier extrait, introductif de l’émission, en dit long, même s’il est construit, sur les dialogues de classe. Ce cours d’économie (?) est facilement transposable à un cours de grammaire, dont les notions sont vides de sens ou définies par d’autres tout aussi opaques. L’exemple le plus typique est celui du nom que l’on reconnait parce qu’il est précédé d’un déterminant et du déterminant identifiable grace au fait qu’il est accompagné d’un nom. De plus, comme la fin de l’extrait l’illustre, l’attendu est moins la compréhension que la restitution. Ceci, il va de soi, est directement lié à l’architecture scolaire qui cloisonne les cours en disciplines et temps horaire (donc aucun moyen de mobiliser la compréhension), surpeuple les classes (donc pas l’occasion d’impliquer tout le monde), mais également à une démarche béhavioriste obsolète.

Philippe Meirieu évoque la prolétarisation de l’enseignant dans le deuxième extrait. Ce dernier n’est qu’un ouvrier de la machinerie de l’enseignement ou de l’état ; il n’est plus valorisé dans son individualité, il n’est plus reconnu pour sa fonction, il n’est plus stimulé par les initiatives de son collègue. Au contraire, il est (sur)évalué, sujet à des méfiances de sa hiérarchie, l’objet d’une pression en rien constructive mais qui rassure le parent autant que les évaluations sommatives réussies par son enfant.

Il a le sentiment d’être dans une chaine, quelqu’un qui n’a pas beaucoup de pouvoir, d’inventivité pédagogique, d’imaginaire.

Dans le troisième extrait, il fait le lien entre la société civile toujours plus privatisée et la cible d’une “machinerie publicitaire” et l’attitude en classe qui est guidée par un désir d’immédiateté, un besoin de satisfaction. Malheureux amalgame puisque la préoccupation qui est devrait être celle de l’école est, précisément, une construction de la connaissance et de la compétence dans le temps.

(par Titom)

Sabine Duran, enseignante en école élémentaire, s’indigne dans le quatrième extrait de ce que sa mission se limite à du remplissage : classes, enfants, cases.

(via)

Tous ensuite se mentionnent, dans le cinquième extrait, le ratio temps de travail/reconnaissance/salaire. Ce qu’il faut retenir, ce n’est pas que l’enseignant français semble bien mieux gagner que le belge, mais qu’il n’estime pas être payé à la hauteur du travail fourni et considère qu’un regain de reconnaissance puisse passer par une réévaluation du salaire. Qu’en penser ? Il me parait évident qu’une hausse du salaire puisse participer à une meilleure émancipation de l’enseignant (sorties culturelles, faire garder son enfant, découverte du monde, loisir,…), émancipation qu’il a pour mission de transmettre. Mais, pour moi, ce qui est prioritaire, c’est une plus rapide stabilisation : que les jeunes enseignants n’aient pas à craindre le retour d’un professeur en pause carrière ou de se faire voler son poste par un plus ancien que lui. Mais tout ceci nécessiterait un débat bien plus large et un lieu plus approprié qu’un blog, à la base, sur la grammaire…

Enfin, dans le sixième extrait, Philippe Meirieu revient sur la question de la formation, noeud, selon moi, de tout le problème. Pourquoi les enseignants du primaire et du secondaire inférieur n’ont-ils, en Belgique, que trois ans d’études contre cinq pour le supérieur ? Pourquoi ont-ils davantage de stages et de pratique ? En quoi leur mission est-elle (jugée) plus simple ? Ce qui pose également problème, c’est l’accompagnement en cours de carrière, le travail en équipe pédagogique… Mais comment faire quand l’équipe est à ce point mouvante (cf. précarité du jeune professeur), quand les formations initiales vont à l’encontre l’une de l’autre, quand l’inspection n’est pas en phase ? Et pourquoi le faire quand rien ne nous y oblige ?

Bref, un tas d’observations, de questions, de problèmes…